Grimod entre deux siècles

Portrait présumé de Grimod de la Reynière par Louis-Léopold Boilly – musée Marmottan Monet (Paris-s.d.).

Il n’est pas un historien ni un journaliste un peu éclairé qui ne le cite. Tout le petit monde de l’histoire de la gastronomie en parle et peu le connaissent en fait. Tout le monde sait pourtant, dans ce minuscule monde de l’histoire de la gastronomie française, de son histoire et de ses codes, que Grimod de la Reynière a été le premier au monde à inventer le guide gastronomique en 1803, mais a aussi été l’initiateur génialement inspiré de l’art de la dégustation des produits (de créer des comités dégustateurs durement recrutés parmi ses connaissances), à proposer une notation des chefs de restaurants quand ces derniers venaient à peine de naître, des traiteurs du Palais-Royal aussi, épicentre parisien de la culture gastronomique à la fin du XVIIIe et au début du siècle suivant. Il fut le premier chroniqueur et journaliste gastronomique avant la lettre, bref, un génial inventeur. Depuis sa mort en 1837, l’année de la prise de Constantine en Algérie et de la prise de pouvoir de reine Victoria en Angleterre, tous les auteurs du XIXe et du siècle suivant ont rabâché les mêmes historiettes à son sujet, dans une répétition absolument déplorable. Un personnage bien énigmatique, une sorte de monstre vivant à contre-temps, un artiste en fait. Il fallait bien une extra-territoriale, une universitaire japonaise en l’occurrence, Chikako Hashimoto, enseignante à Kyoto, pour faire une certaine lumière sur le personnage.

Un farceur bien sérieux

Frontispice Grimod de la Reynière, Almanach des Gourmands (1808).

Fils de fermier général né en 1758, richissime, Grimod passa une bonne partie de sa jeunesse dans le superbe hôtel particulier familial de la place de la Concorde, un nouveau quartier près des Champs-Elysées. Il s’y ennuyait ferme. Il fut comme tant d’autres, hier et aujourd’hui, un fils à papa malheureux et totalement incompris. Il en souffrit et réagit en jouant la gaudriole avec ses amis littérateurs et aînés Restif de la Bretonne (1734-1806) et Louis-Sébastien Mercier (1740-1814), tenant salon dans une République des lettres idéale et hors du temps. Le 1er février 1783, alors âgé de seulement 25 ans, le voilà à organiser au domicile paternel un souper fameux à 10 heures du soir, l’heure idéale pour les littérateurs et gastronomes, rempli de mystères et de surprises pour 16 convives triés sur le volet et 300 spectateurs. Ce souper fera grand bruit dans le tout Paris six ans avant la Révolution. Tout en devenant un avocat peu professionnel, sans doute sanguin et colérique, mais investi de sa mission de défenseur de la veuve et de l’orphelin, la carrière de Grimod s’étiole… Il est éloigné de la capitale par lettre de cachet par sa famille pour ses provocations successives. Le fermier général et sa femme n’en peuvent plus de ses frasques face à la bonne société des financiers. Un idéaliste et utopiste qui préfigurait dans les salons ouatés de la capitale ce que la Révolution allait donner : du sang et beaucoup de larmes. La Révolution passe. Grimod reste, éloigné de Paris et solitaire. Il se trouve en décalage dans cette nouvelle société d’arrivistes de tous poils qui ne connaissent plus rien, mais qui prennent toute la place, et quelle place, dont ses anciens amis ! Grimod perd tout sauf sa fierté et décide dès 1802 de publier son Almanach des Gourmands (à lire en ligne sur le site Gallica de la BNF) publié de 1803 à 1812. Une vraie météorite et un vrai succès de librairie qui s’arrache parmi les nantis et la roture pour se redorer le blason et apprendre un peu les bonnes manières d’autrefois, celles de l’Ancien Régime. Un guide pratique de survie sociale en quelque sorte pour ses contemporains enrichis, ces Midas ineptes et sans culture.

Peu ont parlé de cet aspect du personnage à contre-temps de son époque, mais en même temps complètement investi pour elle. Une vraie découverte à lire sans tarder, qui remet plus que jamais notre cher Grimod à l’honneur, sans doute comme jamais… A méditer assurément par ces temps de bégaiements culinaires, pour ne pas dire un gros mot : « gastronomiques ».


 

Chikako Hashimoto, La naissance du gourmand – Grimod de la Reynière et la Révolution française, éditions Presses Universitaires François Rabelais, Tours, 263 pages.

Parution : février 2019

Prix : 26 €

 

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