14-18 : du singe pour les poilus

 

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Scène de repas au front, 1915. BM Dijon. Est 2148. Album photographique (fonds Robert).

« Et pendant cette soirée du 19 [mai 1916] (soirée d’angoisse et de tristesse), l’on nous a distribué à chacun 4 boîtes de singe, 48 biscuits et 300 cartouches, tout un fourbi qui nous donnait le cafard ; ça commençait à sentir mauvais car les munitions que l’on donnait, ainsi que les vivres, n’étaient sans doute pas pour aller au grand repos ».

François Barge, Avoir vingt ans dans les tranchées, Saint-Pourçain-sur-Sioule, C.R.D.P., 1984, p. 17.

Les deux journées d’études intitulées « Manger et boire entre 1914 et 1918 » qui viennent de s’achever ce week-end à la bibliothèque municipale de Dijon, – une des plus riches bibliothèques du territoire en matière gastronomique et de cartes de menus !, sont l’occasion pour Le cœur au ventre de revenir sur ce que fut la réalité alimentaire et donc gastronomique des soldats en ces années de vaches maigres. Il est quand même étonnant que la mission du centenaire n’ait pas plus communiqué sur un sujet aussi passionnant : celui de l’approvisionnement des troupes et de l’alimentation des soldats en temps de guerre.

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Albert Guillaume. Une de « La Baïonnette », n° du 6 janvier 1916. BM Dijon. Est. 2170. Journal satirique parisien, La Baïonnette est fondée en janvier 1915 et disparaîtra des kiosques en 1920.

L’ordinaire

Que mange et boit un poilu durant la Grande Guerre ?

« Les difficultés matérielles du ravitaillement en première ligne sont une des graves complications du séjour aux tranchées, tant pour le transport des vivres que pour leur distribution, qui s’opèrent le plus souvent à la nuit ou au demi-jour ; les Poilus ne l’ignorent pas ». Ainsi témoigne le Dr Henri Chatinière dans son ouvrage intitulé Pour sa santé – Ce qu’un Poilu doit savoir, (source : Gallica) imprimé un an avant les grandes désertions de 1917. L’auteur poursuit : « La propreté des cuisiniers laisse grandement à désirer, et leur éducation à cet égard est nulle. Ils sont sales et ont les mains sales ; ils manient les vivres avec la plus entière incurie, les laissant traîner à terre ou sur des sacs immondes (…). Mais on ne saurait s’étonner : des odeurs de graillon qui infectent soupes et ragoûts, des fermentations productrices d’une écume effervescente au sein des marais de lentilles, des parfums inédits tels que le pétrole assaisonnant plusieurs repas successifs… ».

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Henri Chatinière. Pour sa santé : ce qu’un poilu doit savoir. Parsi : Henri Charles-Lavauzelle, 1916 (6e éd.). BM Dijon, Muteau I-14/18 (175).

En 1914, la ration journalière du soldat est composée de 700 g de pain ou 700 g de biscuit, 600 g de viande fraîche ou congelée, 100 g de légumes secs ou de riz, du sel, du poivre et du sucre, et 24 à 36 g de café torréfié… En France, « c’est paradoxalement chez les combattants que la consommation de viande augmente le plus » affirme Emmanuelle Cronier, universitaire et chercheuse, spécialiste de l’alimentation durant la Grande guerre. Le soldat dispose également de ration de combat, composée de 300 g de biscuit dit « pain de guerre », et de 300 grammes de viande de bœuf en conserve ou « singe », similaire au corned beef anglo-saxon. La conserve améliore également la mobilité des troupes, mais les contaminations et empoisonnements ne sont pas rares.

Terme péjoratif, le « singe » semble avoir pour origine la fréquentation des troupes coloniales par les soldats de métropole. Ces derniers leur auraient raconté avoir vu des Africains manger du singe boucané…

La principale nourriture du fantassin-paysan ou du fantassin-ouvrier reste, comme avant-guerre, le pain, d’abord blanc, puis très vite gris en raison des pénuries. Côté allemand, c’est encore pire, le pain noir dit « K.K. » (Kriegs Kartoffelbrot) et les rutabagas servis aux popotes teutonnes font jalouser les soldats français, mieux lotis. Et le mal allemand est encore plus profond : le blocus continental depuis 1914 et la malnutrition ambiante auraient entraîné la mort de 700 000 civils durant la guerre… rien que ça. Pour la boisson, rien ne remplace le « pinard », d’un degré d’alcool plus faible qu’aujourd’hui. La guerre a résorbé la surproduction de vin d’avant-guerre et a permis aussi de développer la vigne en Algérie. La consommation moyenne journalière dans les rations passe de 25 cl au début de la guerre à 1 litre en 1918, au moment où le moral des troupes est au plus bas…

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Lucien Jonas. La bonne marraine. Supplément aux Annales. BM Dijon (non coté).

L’extraordinaire

Aux longs moments de cafard répondent parfois quelques heureuses folies hédonistes passagères, que ce soit dans les tranchées, en cantonnement à l’arrière, ou lors des trop rares permissions loin du front, loin des larmes, du vacarme, des rats et du mortel ennui. La chasse au gibier au fusil d’assaut, même entre les lignes ennemies, exercice qui devient « une séance de tirs internationaux » dans le No man’s land désertique et tout retourné de terre et de gravats, est un vrai sport et rappelle un peu la liberté du temps d’avant. La pose de collets et le braconnage sont courants, rarement sanctionnés par les officiers malgré leur interdiction, cela va de soi. La pêche à la ligne a ses adeptes, mais le matériel se fait rare : on préfère la grenade et la dynamite pour récolter le poisson, quitte à dévaster les réserves locales…

Parmi les très riches documents conservés à la bibliothèque municipale de Dijon, on trouve ce menu de fête organisé par la très sérieuse « S.P.L.D.D.B. », « Société pour la Destruction des Boches » (il fallait l’inventer !), qui propose le 12 décembre 1915 des huîtres Marennes premier choix, un potage vermicelle, des sardines-beurre, un civet de garenne, haricots-beurre, une dinde aux marrons, salade, fromages, pruneaux, pâtisseries, café et liqueurs. Preuve que tout n’allait parfois pas si mal sur le front, mais ces jours-là étaient bien entendu exceptionnels…

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Menu du 24 juin 1917. Illustration ronéotypée représentant un poilu en serveur apportant un plat dans une cagna. BM Dijon, M II-2917.

Soutenant le moral des troupes, les colis envoyés des lointaines provinces par les familles sont l’occasion de parler « spécialités régionales » entre soldats. C’est sans doute aussi le moment de prendre conscience de la richesse gastronomique de la France… et de ses colonies pour beaucoup de citoyens-combattants. Une prise directe sur l’altérité des goûts, de la diversité des terroirs, des recettes de familles, et finalement, d’une certaine France de la gastronomie, aussi paysanne soit-elle. Au plan national, cette découverte des diversités gastronomiques aura sans doute de grandes répercussions durant l’entre-deux-guerres, notamment sur la montée en puissance des cuisines régionalistes et des chefs associés, même si cela reste difficile à quantifier. Certaines entreprises commercialisent déjà des paquets tout prêts envoyés aux combattants par leurs proches. Le chocolat est une valeur sûre, comme on le verra avec l’épopée Banania. Les soldats peuvent également acheter directement ces colis dans les coopératives qui leur sont réservées.

« Cette question du choix des aliments nous amène à glisser ici un paragraphe sur les colis familiaux, généralement garnis de victuailles : leur composition est souvent inénarrable, un vrai poème ! (…) Voici entre autres un exemple authentique des associations imprévues qui s’y rencontrent : dans une paire de chaussettes, une saucisse sèche, du chocolat, du beurre, un fromage avancé, quelques gâteaux secs ; un pot de confitures dans une boîte en carton, une provision de tabac à priser et des cigares ; sans compter, bien entendu, deux fioles sournoises, l’une d’alcool de menthe, l’autre d’eau-de-vie de marc (…) ».

Dr Henri Chatinière, Pour sa santé – Ce qu’un Poilu doit savoir, Paris, 1916, p. 43

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Menu de déjeuner, au nom du général Pétain (vers 1917-1918). Aquarelle représentant un soldat allemand se rendant. BM Dijon, M IV-917.

Les mots pour le dire : l’argot culinaire des tranchées

L’argot militaire (lire le document mis en ligne par le CRID 14-18) utilisé il y a cent ans – dont certains termes nous sont restés – est lui aussi assez émouvant. Le « barbelé » fait référence à l’eau-de-vie ou gnôle, le « rata » (contraction de « ratatouille »), un modeste ragoût à base de pommes de terre ou de haricots, souvent plat unique sur le front, le « jus » pour le café – le mot est resté, la « popote » ou « roulante », les cuisines roulantes mises en place à partir de 1915 pour alimenter les premières lignes, très utiles après que les mercantis, ces profiteurs de bas étage des communes voisines aux affrontements, vendant leur gnôle ou piquettes à la sauvette, soient éloignés pour un temps. La nourriture est acheminée ensuite des cuisines via des marmites appelées « boutéons » ou « bouteillons ». Le mot « caviarder » fait référence aux raturages dans les lettres ou passages censurés par les commissions de contrôle postal. Quant aux « citrons » et aux « marmites », ce sont les grenades individuelles et les bombes allemandes vues du côté français. Enfin, les « saucisses » et les « pieds de cochon » ne sont autres que les ballons d’observation ennemis et les piquets à vis servant à installer le plus discrètement possible et de nuit les barbelés…

« Malgré la mort qui nous suit et prend quand elle veut ceux qu’elle veut, une confiance insensée nous reste. Ce n’est pas vrai, on ne meurt pas ! Est-ce qu’on peut mourir, quand on rit sous la lampe, penchés sur le plat d’où monte un parfum vert de pimprenelle et d’échalote ? »

Roland Dorgelès, Les croix de bois, Albin Michel, 1919.

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Joueurs de dames daté de novembre 1914 (non identifié). Dessin original de ma collection personnelle.

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