Souvenir de Robuchon

C’était en février 2007. Je venais d’être embauché pour le numéro 2 comme secrétaire de rédaction du magazine « Cuisinez comme un chef » créé cette même année par Joël Robuchon, en collaboration avec Alain Ayache, grand patron de presse, et Guy Job, producteur d’émissions TV prolixe, mais sincère admirateur du grand chef poitevin. Joël appelé « Robuch’ » pour les intimes du lieu sort du tournage, à quelques lieux de là et me serre la main. J’ai le cœur tremblant. Je revois encore la couverture choisie avec lui dont Anne-Sophie Pic comme dans un nimbe, avec toutes ses belles rubriques, passant des recettes filmées (une vraie réinvention à ce moment) aux portraits du mois… Nous avions longuement réfléchi en comité de rédaction sur le nouveau format, les nouvelles rubriques. Bien excitant ! Rien de novateur cependant. Mais cela était une chance pour moi. Rencontrer un des plus talentueux chefs de l’orbite planétaire de cette époque n’était pas rien. Ducasse était encore loin, mais déjà plus en culottes courtes… Deux mondes étaient alors en formation : celui des « purs », élevés à la dure comme au siècle d’Escoffier, du temps des pianos au feu de bois où l’on se brûlait les doigts, les bras et le reste, et l’autre, celui des faiseurs d’affaires, de modes et de communication – dont il a été aussi l’initiateur -, libéraux, genre nouveau style. Nouveau style. Nouvelle vague. Deux mondes s’affrontaient donc sans que je le sache à l’époque et sans que je n’en connaisse l’importance. D’un côté celui des MOF (Joël Robuchon, Meilleur Ouvrier de France en 1976), de ses héritiers directs comme Éric Briffard et de l’autre les petits arrivants, au milieu des chefs autodidactes et géniaux inventeurs des années 1980, dans une vraie révolution de la communication de la cuisine et de la gastronomie. Le cénacle des vrais pros de la vieille école rappelant de très près l’autre génération bocusienne et tous les autres y étant très loin semblait-il. Cette dichotomie institutionnelle de la cuisine française devait me marquer pour longtemps. Le sujet n’a pas changé aujourd’hui. Les MOF  continuent à être aux affaires, mais pour combien de temps ? Sont-ils encore les garants de la cuisine française, alors que le paysage a totalement changé et est devenu planétaire ? Ducasse lui même n’a-t-il pas endossé en 2015 le précieux col tricolore sans passer le prestigieux concours, lequel semble en crise depuis peu ? Nouvelles règles du jeu. Paysages mouvants de la cuisine actuelle qui  confortent dans les certitudes planétaires des goûts d’aujourd’hui. Le jeu est plus sensible et beaucoup plus complexe que l’on ne le croit, en dehors des réseaux sociaux et des grands médias.

Je me revois lors de ces séances de rédaction avec le grand maître. Affable, l’œil aguerri et à l’affût, sans compromission. Toujours jovial et de bonne humeur à l’extérieur de ses cuisines. Sans retour vers ce qui avait été dit. La main leste et la poigne honnête. Robuchon était tout cela et bien plus. Encensé pour sa recette prestigieuse de purée de pomme de terre dont il avait fait son cheval de bataille, il aura fait le lien et si utilement entre deux demi-générations de chefs prestigieux et la génération d’aujourd’hui. Un homme entre deux âges en quelque sorte.

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