Sophie Bøhrt : le pinceau dans l’assiette

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Photo : Renaud Wailliez.

Comme l’univers du vin récemment, parler des arts de la table est un peu une nouveauté pour Le cœur au ventre, mais nous sommes persuadés qu’ils ont une place toute légitime dans le discours gastronomique, alors qu’ils sont aujourd’hui paradoxalement les grands oubliés des blogs gastronomiques et culinaires…

Lorsque Sophie Børht se décide à me montrer vendredi dernier en son atelier les carnets de dentelles de sa grand-mère catalane, fragiles souvenirs piqués dans un cahier aux pages rose pâle, je ressens une vive émotion et perçois combien l’artiste, l’artisan, comme nous tous, puise souvent son inspiration au plus profond de sa jeunesse. Aux très travaillées et intimes travaux d’aiguille du siècle dernier de la grand-mère barcelonaise répond en effet aujourd’hui le travail d’orfèvre quasi obsessionnel de la petite-fille, néo-dentellière des arts de la table du XXIe siècle.

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Photo : Renaud Wailliez.

 

« Dans la villa de mon grand-père à Nice, il y avait de l’argenterie, des assiettes de Delft, un vrai capharnaüm qui m’a beaucoup inspiré ».

 

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Service « Sultana » – Faïencerie de Gien (2010).

Les arts décoratifs au bout des doigts

Sortie des beaux-arts d’Annecy et de Saint-Étienne en 1987, puis de la Haute École d’Art et de Design de Genève en 1995 (la Suisse étant sa deuxième patrie après la France), Sophie Bøhrt ne se destinait pas au métier de décoratrice, mais bien à la peinture. Un temps illustratrice de presse pour Libé, elle multiplie ses expériences. Touche-à-tout, artiste polymorphe, elle s’attaque aux meubles peints, continue de peindre sans compter. Coup du hasard, son travail est remarqué en 2006 par le directeur artistique du porcelainier Deshoulières, un des plus gros porcelainiers français basé dans le Cher. C’est le début d’un coup de foudre avec les arts de la table. Elle lance deux services dont celui très proche de son œuvre peinte intitulé « cueillette ». En 2009, elle s’attaque à un bassin en mosaïque pour une piscine privée suisse de 160 m2 en travaillant à l’ordinateur et en plaçant chaque pièce de mosaïque d’un cm2 « à la main » sur son écran… Travail titanesque ! L’année suivante, retour aux arts de la table à la faïencerie de Gien, qui lui commande le service « Sultana » (voir photo ci-dessus).

« À Gien, je vois l’usine et je réagis étrangement, car je me revendiquais pas alors décoratrice dans les arts de la table. Pourtant mon grand-père et mon arrière-grand-père y avait passé du temps comme designers. Ils travaillaient alors pour des porcelainiers installés à Genève, avant de partir vers la Côte d’Azur du côté de Nice et d’y ouvrir un showroom. Tous les palaces, les privés, certains restaurants, ont eu à un moment de leur histoire des services dessinés par mes aïeux… Cette boutique a bercé mon enfance. Le retour à Gien a donc été pour moi une révélation ».

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Collection « Duplex », Assiette Yoyo, décor peint main sur verre. Photo : Renaud Wailliez.

La seconde vie des assiettes

En 2011, elle rebondit encore une fois et créée avec Ludovic Laurent, graphiste, la LPMG (« la petite maison dans la galerie »), une petite maison d’édition de design.

« En cette période de crise, j’avais envie de produire des décors sur toute une série d’objets. Avec un objet assez banal, on peut le magnifier avec les décors et tromper l’ennemi en quelque sorte. On peut même aller assez loin… Je commence donc à chiner des objets dans des brocantes, des vide-greniers et même dans la rue, à les détourner et à les customiser. Dans ce projet, il y avait aussi une idée de recyclage. Produire, c’est bien, mais réutiliser, c’est mieux ! Je voulais donc offrir une deuxième chance à ces objets mis au rebut. J’ai ensuite ouvert une petite boutique en ligne pour vendre ces productions originales. C’est cette expérience qui a été à l’origine de ma dernière exposition avec Alain Cirelli au Purgatoire, « Des tables aux murs », une grande première ».

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Collection  » Flight number one », décor peint main sur des porcelaine Pillivuyt, lignes « Pâtisserie » et « Alizée ». Photo : Renaud Wailliez.

« Le motif doit avoir du sens et doit dialoguer avec la forme, il participe aux contraintes ».

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Mur  » Cochon « . Collection  » A la mode de Bretagne », décor peint main sur des porcelaines émaillées bleu, Pillivuyt, ligne « Bretagne ». Photo : Renaud Wailliez.

Sophie rencontre Alain Cirelli, l’inventif chef-galleriste de la rue de Paradis, en voisine, son atelier étant situé rue d’Abbeville. L’exposition met six mois à voir le jour…

« Ce projet collectif, avec un designer, une scénographe, et un partenaire, le porcelainier Pillivuyt, m’a énormément enrichi. Aucun objet ne devait reposer sur des tables, ce qui était la principale contrainte. D’où l’idée des « tables aux murs », mise en scène par la scénographe Marie-Pierre Lechaux (agence Épatant) ». Parmi les quelque 200 pièces exposées au Purgatoire durant septembre dernier au cours du salon Maison & objet, Sophie a particulièrement mis en valeur le jeu des transparences sur le verre. « J’avais envie de travailler sur les motifs en recto et verso, ce qui était nouveau pour moi et assez délicat. J’ai travaillé sur les algues, les bancs de poissons et l’univers marin avec cette technique. Ces pièces uniques, non utilitaires, sont aussi créées pour inspirer et toucher pourquoi pas les éditeurs d’arts de la table, mais aussi les décorateurs et architectes d’intérieur ».

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Une vraie rencontre. Si j’osais, je comparerais le travail arachnéen de Sophie à celui du tissage d’une toile en perpétuel devenir, qui demanderait à être sans cesse reconstruite, motif après motif, trame après trame, et qui finirai par s’étendre à tous les objets touchés par ses doigts d’artiste, recouverts subitement de couleurs et de lignes, de points, en positif ou en négatif, suivant l’angle de vue et la matière du support, de rosaces, arabesques, frises, chapelets, entrelacs et enroulements, guirlandes, fleurs et fleurons, boutons, décors géométriques de moucharabiehs de bois ou lignes courbes d’indiennes de toiles, palmettes, rinceaux s’enchaînant dans un décor sans fin. En ayant la chance de passer un peu de temps avec l’artiste, je me suis aussi rendu compte combien le travail d’un décorateur, loin d’être figé, était un art cinétique où le geste, mille fois répété, entraîne un mouvement de l’objet, qui d’inerte, se met en mouvement et reprend vie une seconde fois, comme ces objets chinés qui renaissent enfin à la lumière. Un vrai cycle. La boucle est bouclée. Avis aux amateurs, aux chefs en mal d’inspiration pour leurs services… et aux autres. 


sophie bøhrt / designer

atelier : 15 rue d’Abbeville 75 010 Paris

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