Marseille fête le banquet antique

Grande kylix. Scène de banquet couché décorée de vigne. Céramique à figures noires. Attique. vers 510/ 490 av J-C. Inv 91.00.112. © Musées de Marseille. Photo Benjamin Soligny

L’actuelle exposition Le banquet de Marseille à Rome, plaisirs et jeux de pouvoir présentée au Musée d’Archéologie Méditerranéenne de la Vieille Charité à Marseille du 3 décembre 2016 au 30 juin 2017 fait le point de manière ludique et instructive sur l’art du festin à l’époque gréco-romaine. Ce musée d’archéologie, un des plus riches du territoire et situé dans le beau quartier du Panier, se devait, un jour ou l’autre, de rendre compte de la commensalité de nos aïeux gréco-romains et de leurs usages et coutumes de table. Quoique réduite, le sujet étant vaste, l’exposition regroupe plusieurs belles pièces de céramiques et de verres antiques des collections massaliotes et présente une certaine idée de ce que « banqueter » voulait dire à ces âges reculés.

Kylix. Scène de banquet couché. Céramique à figures noires. Siana ( Rhodes). vers 570 av J-C. Inv 7000. © Musées de Marseille. Photo David Giancatarina

Manger ensemble

Au plus profond des agapes codifiées occidentales surgit vers l’époque mycénienne au XVIIe siècle av. J.-C. le « banquet » ou symposion, du grec συμπόσιον. Platon l’aura fait connaître pour laisser parler son maître Socrate dans un ouvrage éponyme fameux voire universel rédigé à Athènes vers 416 av. J.-C. Dans la Grèce ancienne, plus encore que dans la Rome antique, le partage de la nourriture et la commensalité relèvent du divin, mais surtout de l’humanité des propos échangés au cours du festin collectif. Car le banquet grec est séparé en deux : le repas proprement dit d’abord, le symposion ensuite qui permet à loisir de boire et de discuter des sujets les plus divers. Le commensal doit faire l’exercice de la joute oratoire aidé en cela par le vin pour achever sa soirée. Plutarque entre le Ier et le IIe siècle après J.-C écrit ses « Questions de table », nous donnant une foule de détails sur le banquet à l’ère impériale. Il faut bien pénétrer dans ce monde-là, pour ressentir toute la différence, qui touche aussi à notre alimentation, à nos pratiques quotidiennes de la table, pour comprendre le gouffre qui nous sépare de l’acte de manger du festin et du banquet antique, entretenu avec soin peut-être jusqu’au XIXe  siècle, âge d’or entre autres des grands banquets républicains et des confréries gourmandes attablées. Pour résumer l’autrefois : manger en festoyant est un acte de vie fondamental qui dépasse alors l’acte de sustentation. Manger ensemble est un acte social et politique dont la gastronomie et ses règles font partie.

« Manger plus qu’un autre des mets servis en commun, c’est se constituer en état d’hostilité à l’égard de celui qui mange moins et se laisse devancer : comme quand une des galères, fendant avec bruit les vagues, gagne trop en vitesse. En effet ce n’est pas, selon moi, préluder à un banquet d’une façon amicale et digne de conviés, que de regarder ses voisins en dessous, de saisir les plats, de lutter à qui sera plus habile de la main, de s’entre-pousser avec les coudes. Ce sont là des manières déplacées, qui tiennent du chien. On finit le plus souvent par des injures et de la colère, non seulement les uns contre les autres, mais encore contre les maîtres d’hôtel et contre ceux qui donnent le festin. »

Plutarque, Questions de table, Ier-IIe siècle après J.-C

Service à vin, céramique à figures rouges, IVe siècle av. J-C. Apulie. © Musées de Marseille. Photo Benjamin Soligny

Cherchant les voies d’une autre convivialité, certaines pratiques collectives actuelles du plat partagé ou de la table d’hôte urbaine ou rurale dans de nouveaux lieux sont encouragées aujourd’hui. Tenu depuis plus d’un quart de siècle, le « Dîner en blanc® » devenu une marque et organisé d’abord à Paris puis dans 70 grandes villes du monde réinvente le banquet moderne façon VIP. Les milliers de participants du ghota mondial réunis à cette occasion n’ont semble-t-il que peu l’occasion de se parler, mais plutôt de se montrer. Comme dans l’Antiquité, les participants sont désignés par cooptation. Pourtant, nous sommes encore loin du banquet antique, mais l’idée du partage y est, ce qui n’est pas rien. Plus modestement, il n’y a pas si longtemps, la cocotte fumante disposée sur la table par la maîtresse de maison ou le maître occasionnel du dimanche était la règle. L’on tendait son assiette et l’on mangeait ensemble, parlant du plat, de la pluie et du beau temps. En contrepoint, l’ubérisation et l’individualisation actuelle de nos pratiques alimentaires, emmèneraient selon l’ancien idéal grec un comportement bestial, antisocial et barbare, révélateur de notre incurie  à gérer nos comportements alimentaires, culinaires ou – ce qu’il en reste – gastronomiques. Ce n’est bien plus une affaire de nourriture, mais bien d’alimentation à la manière des bêtes. De gastronomique, de culinaire, le discours – s’il en reste encore un – s’en trouve réduit au gustatif et bientôt, avec toutes les craintes actuelles, au tout sécuritaire alimentaire et à la santé. L’altérité a disparu de nos assiettes. Nous sommes bien loin du banquet et du festin… Cette exposition révèle que le cadre, le couvert, la position des convives allongés sur des lits dressés, les conversations philosophiques, érotiques, civiques, morales ou religieuses, la proximité des corps, le temps du repos du repas, du plaisir intellectuel ou physique, voire érotique duraient plus que celui-ci. Que la commensalité était une affaire de tous les instants, ou, dans tous les cas un événement culturel majeur, au centre de la vie et des activités de la cité ou polis. En clair, une action politique, affaire de tous ou de presque tous, même en démocratie athénienne…

Service de table avec fruits. Marseille, Inv. 1899b, 2057, 7233, 2058, 1868, 1865, 2061. © Musées de Marseille. Photo Benjamin Soligny

L’étonnante salle à manger tournante de Néron

Après la Grèce, place à Rome ! L’exposition marseillaise présente aussi une des découvertes majeures de l’archéologie de ces dernières années. En 2009, une fouille exceptionnelle au cœur de la cité impériale est entreprise au nord-est du Mont Palatin sur la Vigna Barberini. Contre toute attente, l’archéologue française Françoise Villedieu met au jour une des pièces centrales du palais de Néron enseveli sous les déblais du palais de Domitien (81-96)  appelée « Maison Dorée » ou Domus Aurea d’une longueur estimée à 370 m et riche de plus de 200 pièces, construit avec faste à Rome après l’incendie de 64 apr. J.-C.

Le rare témoignage écrit après la mort de Néron en 68 concernant ce palais provient de Suétone (né vers 70 et mort vers 122 après J.-C.):

« Ce fut surtout dans ses constructions qu’il [Néron] se montra dissipateur. Il étendit son palais depuis le mont Palatin jusqu’aux Esquilies. Il l’appela d’abord  » le Passage « . Mais, le feu l’ayant consumé, il le rebâtit, et l’appela  » la Maison dorée ». Pour en faire connaître l’étendue et la magnificence, il suffira de dire que, dans le vestibule, la statue colossale de Néron s’élevait de cent vingt pieds de haut [à l’origine du futur Colisée !]; que les portiques à trois rangs de colonnes avaient un mille de longueur [environ 1,5 km]; qu’il renfermait une pièce d’eau, semblable à une mer bordée d’édifices qui paraissaient former autant de villes; qu’on y voyait des champs de blé, des vignobles, des pâturages, des forêts peuplées de troupeaux et d’animaux sauvages de toute espèce. Dans les diverses parties de l’édifice, tout était doré et enrichi de pierreries et de coquillages à grosses perles. Les salles à manger avaient pour plafonds des tablettes d’ivoire mobiles, qui, par différents tuyaux, répandaient sur les convives des parfums et des fleurs. La principale pièce était ronde, et jour et nuit elle tournait sans relâche pour imiter le mouvement du monde. »

Salle à manger tournante. Restitution de l’édifice à partir des relevés photogrammétriques des vestiges de la cenatio rotunda actuellement dégagés. © École française de Rome/Institut de recherche sur l’Architecture antique.

Longtemps, les archéologues ont tenté de situer cette cenatio rotunda évoquée à la fin du texte, grande et principale salle à manger du palais néronien sans jamais y parvenir. Jusqu’à l’extraordinaire découverte de 2009, ils pensaient qu’elle se situait dans une des plus vastes salles octogonales voûtées et très bien conservées, mais aucune trace de mécanisme quelconque ne venait confirmer les allégations de Suétone concernant la rotation de cette pièce ou de sa coupole…

Les fouilles de 2009 révèlent une construction audacieuse (à voir le film du CNRS sur le sujet ici) : une sorte de tour de briques de 20 m de hauteur, de 16 m de diamètre avec des murs épais de plus de 2 m, qui servait de soubassement à la salle à manger extraordinaire décrite par Suétone. Si toute la partie supérieure de l’édifice a été très vite rasée après la mort de Néron, on comprend mieux par les soubassements et les traces laissées au niveau supérieur le fonctionnement de cette salle de banquet si particulière. Mû perpétuellement par la force hydraulique par le biais de puissants engrenages de bois, ce n’était pas la coupole qui tournait comme on l’a longtemps cru, mais le sol pavé de marbre de la salle à manger elle-même ! Le lourd dallage tournait sur des sphères de bronze logées dans le sol à la manière d’un roulement à billes moderne et permettait aux convives installés dans la salle de profiter à 360° d’une vue spectaculaire sur la ville toute entière…


Exposition « Le banquet de Marseille à Rome – Plaisir et jeux de pouvoir » 

Jusqu’au 30 juin 2017

Musée de la Vieille Charité

Musée d’Archéologie Méditerranéenne

Vieille Charité

2, rue de la Charité – 13002 Marseille

Tél. : 04 91 14 58 62
Catalogue de l’exposition disponible à la boutique.

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