L’art total d’Isabelle Rozenbaum

Depuis le 15 janvier, Les corps culinaires ont débarqué comme une petite météorite dans le monde virtuel de l’édition numérique. Depuis cette date, certains petits chanceux ont la possibilité de pénétrer l’univers presque borgésien d’Isabelle Rozenbaum, artiste inclassable, polymorphe, connue surtout depuis une vingtaine d’année pour ses photos culinaires dans une trentaine d’ouvrages papier

« Comme l’eau, comme le gaz, comme le courant électrique viennent de loin, dans nos demeures, répondre à nos besoins moyennant un effort quasi nul, ainsi serons-nous alimentés d’images visuelles et auditives, naissant et s’évanouissant au moindre geste, presque à un signe. »

Paul Valéry, « Conquête de l’ubiquité », Pièces sur l’art, Paris, 1934.

 

« L’univers photographique culinaire est en train de changer, dans quelque chose de complètement expérimental. »

Isabelle Rozenbaum

 

Paru aux toutes jeunes éditions D-Fiction, l’Ebook Les corps culinaires abolit les distances, objet bien particulier qui permet, en plus de la lecture textuelle, de visionner « au moindre geste » sur sa tablette ou son iPad les images et vidéos d’Isabelle.

« Ce livre autobiographique retrace vingt ans de parcours comme photographe culinaire. J’ai commencé à l’écrire il y a un an, alors que les éditions D-Fiction commençaient à peine la publication numérique. Les technologies sont en plein avancement… C’était l’occasion de faire un test en grandeur nature, mêlant textes, photos… et pour la première fois, mes vidéos, 10 au total. Dans ce genre de livre numérique, cela ne se fait pas beaucoup… Mon livre sert un peu de cobaye. » 

Dans Les Corps culinaires, nous pénétrons de plein-pied dans la vie intime d’Isabelle, depuis le Kodak Instamatic de son grand-père, le gefilte fish de sa grand-mère, jusqu’à ses voyages en Asie, si profondément révélateurs… Isabelle est détentrice de prix prestigieux dont le dernier en date est, en novembre 2011, le grand prix décerné par le Festival international du livre culinaire.

 
Inde, 2010, I. Rozenbaum.

« Pour moi, la photo est avant tout une transmission, que ce soit par l’image, entre un père et son fils (comme par exemple avec les Daguin), mais aussi une transmission des traditions orales quand je pars à l’étranger. J’essaye de réinventer à chaque fois mes méthodes de travail en fonction du sujet photographié. Mon but est de ne pas tomber dans le piège de la systématisation de l’objet photographique pour aller dans des terrains nouveaux, dont la vidéo (…). Avec D-Fiction, je me suis lancé le défi de l’écriture, encore une nouvelle expérience… C’est une «  navigation «  différente qui est proposée ici. On est autant dans le texte que dans l’image et la vidéo, une grande première ! Une fois téléchargé le livre, on a en sa possession un vrai objet multimédia, autobiographique et personnel, sans liens web vers l’extérieur. »


« Dans ce désert morose, telle photo, tout d’un coup, m’arrive ; elle m’anime et je l’anime. C’est donc ainsi que je dois nommer l’attrait qui la fait exister : une animation. La photo elle-même n’est en rien animée (je ne crois pas aux photos «  vivantes « ) mais elle m’anime : c’est ce que fait toute aventure. »

Roland Barthes, La chambre claire – note sur la photographie, Cahiers du Cinéma, Gallimard, Seuil, 1980, p. 39.

 
 

Le problème avec les images, c’est qu’il faudrait pouvoir ne pas en parler, mais on peut s’intéresser aux « opérateurs »…
J’ai rencontré Isabelle pour la première fois au Palais-Royal, lors d’une conférence au Festival Haute Cuisine Paris. C’est ainsi qu’elle a bien voulu se prêter au petit jeu de l’interview. Je l’ai découverte au hasard d’une publication, celle de son livre 1 canard, 2 Daguin sorti en 2010 aux éditions du Sud-Ouest (voir photo ci-dessous). J’avoue humblement que je ne la connaissais pas ou si peu… J’avais été marqué par son travail en photographie culinaire (marqué par son formateur Jean-Louis Bloch-Lainé) et en vidéo, à mi-chemin entre l’évanescent et le sensible, le fragile, l’humain et le palpable, le voyage onirique (à regarder notamment son Rêve rouge, une vidéo expressionniste…) et les déplacements du corps et de l’œil, entre l’Inde et l’Afrique, en passant par les bruyant étals de Thaïlande… Quant à dire qu’elle est la meilleure des « photographes ethno-culinaires », parce qu’elle a, il est vrai, bougé dans le vaste monde, je pense plus simplement pour ma part qu’Isabelle est une vraie artiste-photographe, loin des clichés commerciaux : qu’elle soit dans le fond du Cantal ou à l’extrême nord de la Papouasie, elle sait shooter ce qui doit l’être à l’instant, avec sa sensibilité bien à elle ! Dans son travail, nulle volonté scientifique, mais bien un portrait culinaire ou œnologique du monde, artistique et surtout, profondément humain.

 
Arnaud Daguin en cuisine, 2010, I. Rozenbaum.

« J’ai eu plusieurs phases dans ma vie professionnelle et ne peux que parler de ce qui m’est maintenant utile. Dans la photographie culinaire, j’ai préféré photographier les gens plus que les objets, ou plutôt les cuisiniers, chefs professionnels – dont Guy Martin que je connais depuis 1995 – ou amateurs, avec l’objet ou le «  corps «  culinaire proprement dit. Pour moi, la photographie culinaire en tant que tel n’a plus beaucoup de sens aujourd’hui. Sauf, bien sûr, si cela entre dans un travail personnel et réfléchi, notamment avec les chefs, comme par exemple celui de Thomas Duval. Je n’ai pas encore fait le tour de la photo culinaire «  traditionnelle « , mais ce qui est vrai c’est qu’actuellement l’édition papier ne permet plus à ce jour d’éditer un boulot comme le mien, car ce n’est pas assez rentable… C’est tout ce que je dis. Je n’aurais rien contre à ce qu’un éditeur traditionnel souhaite sortir mon travail sur papier (avis aux amateurs !) et reste encore très attaché à ce médium. ».

 
Isabelle Rozenbaum

Loin des répétitions et des redites, du triste discours iconographique et illustratif des « shooteurs publicitaires » à la botte d’une clientèle, le positionnement d’Isabelle est unique. C’est une des rares artistes à revendiquer plusieurs œuvres à la fois, tant photographiques que cinématographiques, avec pour toile de fond, la cuisine et ses satellites. En cela, et pour toutes ses prises de position, elle ressemble un peu à ces inventeurs de la fin du XIXe ou du début du XXe siècle, dont les photographes, qui prenaient les nouvelles technologies pour ce qu’elles étaient : de nouveaux supports de la créativité, plutôt que des freins et des ennemis à leurs fonds de commerce. Son mérite, parmi d’autres, est d’avoir montré que la cuisine ne se résumait pas à de beaux produits, de beaux objets ou de « belles gueules », des « natures mortes » sans âme(s), de purs produits de studios. Que dans la cuisine, il y a aussi un côté rétrograde et primitif, quasi sexuel, « sale » parfois, où les mains interpénètrent avec la matière (ou le corps) culinaire, et où, derrière chaque casserole, chaque assiette, chaque produit se cache des hommes et des femmes, et beaucoup d’histoire(s)… Que la cuisine est sans doute une des activités humaines les plus banales – depuis le temps qu’on mange !, mais en même temps, paradoxalement, une des plus exceptionnelles… En un mot, que la cuisine ne se résume pas à des couvertures de papier glacé de magazines féminins ou de vaniteux et combien sériels coffee table books

Et puisqu’il faut bien le dire, la photographie, c’est aussi de la cuisine ! Chaque recette réalisée, chaque expérience gustative nouvelle, chaque séance de pose(s), chaque prise de vue, est, il faut bien l’admettre une véritable aventure. À la question de ses projets, Isabelle Rozenbaum qui vit près de Bordeaux répond : 

 

« En ce moment, mes projets concernent le vin, avec la notion du «  sacré «  dans le vin. Je ne sais pas encore ce que je vais faire dans l’immédiat. Je filme depuis mars dernier un vigneron de Saint-Émilion et je continue à travailler sur ma série de rêves… où l’on peut être autant sur des terrains minés que minant. »


 Les corps culinaires par Isabelle Rozenbaum, Éditions D-Fiction, +/- 100 pages, 90 photos, 10 vidéos  et 13 recettes, format ePub.



Distribution assurée par Immateriel et ePagine / achat en ligne possible sur l’iBookstore d’Apple, sur Amazon ou directement aux éditions D-Fiction.



Prix de lancement jusqu’au 15 mars : 5,99 €



 Le site Web d’Isabelle Rozenbaum

 

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