La revanche des producteurs

© Photo : Marie Brouard

Après les chefs qui ont eu et ont encore leur heure de gloire, voici venu le temps des producteurs ! Comme me l’a soufflé il y a peu la créatrice du Guide des gourmands Elisabeth de Meurville, cela était dans l’air depuis quelques années, mais ce livre est peut-être le signe d’une vraie prise de conscience d’un début de reconnaissance de ces travailleurs silencieux, souvent oubliés des grandes messes gastronomiques et culinaires du temps présent, particulièrement à Paris. Journaliste gastronomique au Monde, Camille Labro a sorti tout récemment en novembre dernier aux éditions Tana un livre assez atypique intitulé Fourche & Fourchette – Rencontres et recettes du champ à l’assiette. Agrémenté de recettes paysannes flairant le bon et le beau produit mais sans grande réelle innovation culinaire – assez dommage en fait -, il retrace le parcours souvent atypique de 26 producteurs ayant choisi les voies difficiles de l’agriculture durable. L’ouvrage qui se lit comme un roman met un coup de projecteur assez inédit sur l’énorme travail de ces hommes et de ces femmes qui, à force de volonté et de patience, ont réussi par la terre ou l’élevage, souvent les deux, à trouver leur idéal. Les magnifiques portraits sont signés de Juliette Ranck.

Pour éviter toute contagion, une tenue obligatoire de protection est aujourd’hui nécessaire pour la visite d’une laiterie coopérative, comme ici dans l’Ain en décembre 2016.

La fin d’un monde

Jusqu’aux années 1950 en France, l’acte de cultiver la terre était la norme pour un actif sur trois. En 1955, la France comptait 2,3 millions d’exploitations agricoles contre seulement 513 000 en 2013. Plus de quatre fois moins en seulement moins de soixante ans… Cela fait 84 exploitations disparues chaque jour sur le territoire entre ces deux dates… Une vraie hécatombe, alors que paradoxalement la taille des exploitations était multiplié par trois et que le volume de la production globale doublait. L’agriculture a forgé nos mœurs, nos usages, a créé une langue et des coutumes, des mentalités, en clair, une vraie civilisation. Puis l’écart s’est creusé, de plus en plus, entre les descendants, ceux, rares, qui par volonté ou à contrecœur restaient à la ferme, et ceux qui partaient tenter leur chance en ville. Le machinisme, l’industrialisation et la production intensive sont devenus la règle et ont entraîné le monde agricole dans une frénésie des temps modernes…

Les producteurs du livre présentent leurs produits au restaurant du Taxi jaune de mon ami le chef Otis Lebert (Paris – 3e), jour de sortie de Fourche & Fourchette !

Les néo-ruraux à la rescousse

Face à cet état de fait, à la désertification des campagnes et à l’exode inéluctable, certains ont bien vite compris qu’il était temps de réagir. Véritable pionnier du mouvement néo-rural des années 1970, Pierre Rabhi comprend très tôt le défi à relever et quitte Paris pour l’Ardèche dès 1961. Suit mai 1968. L’Ardèche et les Cévennes commencent à accueillir la première vague hippie néo-rurale comme l’explique Catherine Rouvière dans son livre, Retourner à la terre. L’utopie néo-rurale en Ardèche depuis les années 1960 (2015 – PU Rennes). La chercheuse y compte ainsi cinq vagues successives d’« exode urbain », de la ville à la campagne, de 1968 à aujourd’hui, ayant chacune ses spécificités socio-culturelles et ses propres aspirations économiques ou philosophiques (lire en ligne son article récent Catherine Rouvière, « Migrations utopiques et révolutions silencieuses néorurales depuis les années 1960 », Cahiers d’histoire. Revue d’histoire critique). Côté gastronomique, saviez-vous que le poids de ces néo-ruraux a permis la reconnaissance en AOP de certains produits emblématiques de la contre-culture, à savoir les fromages de chèvres (Banon, Pélardon et Picodon) ? Présents dans le livre de Camille Labro, Irène et Étienne Mabille ont ainsi été les premiers à croire en la relance de la culture du petit épeautre en Haute-Provence. Étienne Mabille est d’ailleurs le membre fondateur du syndicat des producteurs de petit épeautre de Haute-Provence, cultivant aujourd’hui petit épeautre, légumineuses, plantes aromatiques et élevant des brebis. Parmi les 26 producteurs interviewés par Camille Labro, outre les bien connus et extraordinaires agrumiculteurs des Pyrénées-Orientales Michel et Bénédicte Bachès maintes fois cités ici, figure Marie Brouard, une maraîchère installée en région parisienne et fournisseuses de particuliers et de restaurants de la capitale. Née à Mantes-la-Jolie, fille de profs, rien ne prédestinait Marie à revenir s’installer dans la maison de son arrière-arrière-grand-mère à Maison-Rouge, une petite commune briarde de Seine-et-Marne au sud de Paris.

© CERVIA Paris Ile-de-France / Joana Lacaze

« Mes parents ont fait mai 1968. En 1969, lorsque j’avais trois ans, ils ont décidé d’habiter la maison de mon arrière-arrière-grand-mère à Maison-Rouge, mon père ne supportant plus d’être prof et ayant été nommé chargé de mission au ministère des Affaires étrangères. Ma mère n’aimait pas trop la campagne qu’elle trouvait féodale, coincée entre les grands producteurs céréaliers de la Brie et les ouvriers. Résultat, nous sommes remonté avec mes deux sœurs à Paris pour mes 10 ans. Autant mes deux sœurs plus jeunes sont devenues Parisiennes, autant moi je suis restée campagnarde attachée à ce bout de terre, même si j’ai bien sûr une double culture. Attachée de presse dans le milieu du théâtre, j’ai décidé de virer de bord et ai passé mon BTS horticole en 1992. À la mort de mon père en 1999, j’ai décidé de revenir au bercail et de vivre de mes cultures.Quand tu mets une plante en terre, que tu reviens tous les jours et que tu constates qu’elle a juste bien poussé, tu te dis : est-ce bien moi qui ai fait ça ? Il y a une satisfaction du travail fini. C’est ce qu’on appelle l’hortithérapie ! Si tu apprends à regarder une plante spontanée sans marcher dessus, à comprendre ce qu’elle fait là, tu vas beaucoup plus loin encore. »

© Photo : Marie Brouard

Aujourd’hui, Marie la redoutable continue sa vie d’aventurière de l’« autre agriculture », celle de l’éveil des sens et du goût au fond de l’assiette. Après avoir travaillé un temps avec les Déserteurs de Daniel Baratier (où nous avions fait sa connaissance), en plus de ses clients particuliers fidèles qui lui achètent régulièrement ses paniers, elle fournit la toute fraîche adresse des Résistants ouverte ce 5 janvier à Paris près de la gare de l’Est, créée par 5 copains autour de Florent Piard pour une cuisine bio ressourçante dans une démarche coopérative, sans oublier le comptoir bio Altervojo installé depuis 2013 avenue Parmentier à Paris, où elle distribue ses légumes fraîchement coupés, mais aussi des brioches à la courge musquée dont elle a le secret (la recette figure d’ailleurs dans le livre !).

L’ouvrage Fourche & Fourchette est surtout l’occasion de comprendre la multitude des parcours de ces jeunes et quelquefois moins jeunes paysans et éleveurs pour mieux comprendre leurs motivations et aspirations à une vie meilleure, pour, comme nous l’avions déjà dit au sujet de l’infatigable Louis-Albert de Broglie dans son domaine expérimental de la Bourdaisière en  prendre de la graine ?


Fourche & Fourchette – Rencontres et recettes du champ à l’assiette par Camille Labro, éditions Tana, 224 pages.

Parution : octobre 2016

Prix : 29,95 €

4 Responses to “La revanche des producteurs”

  1. Bravo Marie, bravo Marianne (tiens, ça se ressemble décidément), merci d’exister!
    S.

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