Concours général agricole : le bout du goût

Neuf heures. Temps gris, froid et totalement indigeste, fade et insipide. Tous les ans depuis 2014 en ce qui me concerne, le petit manège recommence. Être juré au Concours général agricole, c’est d’abord se déplacer jusqu’à la porte de Versailles, l’estomac blindé aux expériences les plus cocasses, se planter en retard comme une asperge dans des queues interminables parmi une foule grise et neutre, souvent dans le froid et parfois même la neige comme cette année. Rentrer enfin avec ses codes imprimés après une fouille en règle mais hâtive, marcher à tâtons encore le long de la grande allée pour rejoindre le 7e et le plus lointain des pavillons, attendre à nouveau, emprunter des escalators rutilants qui sentent un peu l’huile de machine et pas de coude, se perdre pour s’oublier dans la houle montante du matin dans cette marée humaine au milieu de nombreux cheveux blancs qui convergent comme de l’écume avec leurs petits papiers immaculés à la main. Il y a heureusement comme des espars autour de nous, frêles esquifs. Comme dans un brouillard gommé de sensations. Navigation en solitaire. Puis s’aligner selon son propre nom enfin dans des allées droites comme pour un passage définitif et sans retour à l’abattoir, écoutant d’une oreille distraite les nouvelles de tel service au ministère, les aléas des mutations, des changements de directions, avoir des nouvelles indiscrètes des anciens amis de promo, de Paul, de Jacques et de tout le toutim, supporter les voix fortes et les récits détaillés et si provinciaux des prouesses masticatoires de la veille au soir au restaurant de l’ami de Marcel ou de tante Ursule, attendre encore en réfléchissant sans trop savoir pourquoi l’on est là et ce que l’on fait là. Si tout cela est bien sérieux après tout… Se préparer à être en bon mollusque fermé et ouvert à la fois, comme pour un concert de jazz, blindé et les sens en alerte, prêt à toute éventualité. Poreux et actif. Les âmes autour sont dures, plutôt sûres d’elles-mêmes et empreintes de codes qui me dépassent dans une lumière de néons digne des foires et de salles des fêtes désuètes avant un mariage popu. Tout sauf de la gastronomie qui combine tous les sens selon d’autres codes d’usage, il faut bien du courage ou de l’inconscience. Encore attendre. Être déterminé. Faire confiance aux commissaires, aux sélectionneurs, pour finir au bout du bout du tuyau. Appréhender la chose comme une étincelle des méninges avant la première bouchée. Ne plus trop savoir où l’on en est, sans aprioris avec ses propres repères culinaro-olfactifs hérités et qui viennent de loin. Penser aux terrines de sa grand-mère par exemple. Temps de l’enfance et temps de l’adulte confrontés. Faire fi de ses amours des formes, de ses amours tout court.

Puis vient le lever de rideau blanc qui sent un peu les jeux antiques. Les portes s’ouvrent enfin. Le brouhaha s’estompe soudainement et un beau « ah » gaillard monte de centaines de gosiers, certains semble-t-il déjà affamés. Les voilà prêts à fondre dans l’énorme salle du banquet suprême qui ressemble à une sorte de festin de fin du monde. Les néons distillent une pâle lumière à la fois violente et insuffisante. De sérieuses et frêles jeunes filles passent comme des vestales de table en table, des dossiers verts plein les bras, demandent vite qui sera le président de séance. Il fait froid et nous voilà près d’une porte mal isolée par ce temps de chien. Le froid n’invite pas à a dégustation. Il est tôt, je vis tard. L’on s’agite, l’on se congratule, l’on se souhaite « bonne dégustation ». Il y a comme des frémissements dans les yeux, une solennité certaine des sens. Je garde mon calme, mais cela est dur. Comment le garder dans des moments pareils ? L’on se parle, l’on se jauge, mais personne n’est vraiment là. Tout le monde est ailleurs, en préparation psychologique pour ce qui va suivre. C’est un peu La nuit des morts-vivants de Romero version 1968. Alors que nous devrions tous être ici pour encenser le meilleur du bon, il y a comme une odeur de déjà vu, et pourtant…

Nous voilà assis enfin. Pas de temps pour les photos car l’environnement est somme toute hostile et il n’y rien de bien beau à y voir. Des chaises plastiques qui vous rentrent dans les fesses et le froid qui est là. Les produits sont sagement alignés comme des statuettes de cire sur le côté. C’est comme si elles n’avaient jamais bougé, auraient été entreposées et remises au même endroit avec ces insupportables nappes de papier comme piédestal comique, d’année en année, et ces numéros si inhumains. M…., c’est toujours aussi inconfortable depuis cinq  ans que j’y suis. Ô décrépitude ultime. Ô misère. Les feuilles de présence distribuées, les choses s’organisent vite, car le temps est compté. Voilà les quatre à dix critères distribués sur la feuille de route où s’inscriront les numéros de lots dégustés. Des critères parfois difficiles à apprécier, allant du nez, à l’aspect et à la bouche. Du blanc partout comme dans 2001 L’Odyssée de l’espace. Je me noie parfois. Selon les années, de bons ou de mauvais convives,de quatre à six, jamais plus, pour une table ronde qui n’a rien la plupart du temps de très conviviale en fait. C’est bien là la difficulté et le deal. Les gueules sont (comme la mienne), à la fois sincères mais patibulaires. Chacun restera sur ses positions et chacun garde son sac près de lui et les crayons Bic estampillés du concours cliquent, près à écrire le verdict final, notant de 1 à 20, cochant et raturant ses croix dans des cases. Parfois un bon mais trop rare mot fuse de l’autre côté de la table. Enfin la première bouchée, la première sensation et la première critique aussi. Le goût du bout ou le bout du goût, quand on sait la responsabilité du goûteur en fin de chaîne(s) (avec jeux de mots). Les quotas sont là : un tiers de médailles au moins, il faut le savoir. Je remplis mes cases scrupuleusement et en silence. Navigation à l’estime et toujours en solitaire. Des sueurs froides et chaudes. Se recomposer, revoir, sentir longuement à en perdre le souffle et goûter à nouveau tel numéro de lot pour ne pas se tromper. Revenir encore et encore sur le sujet par ce froid et sur cette nappe de papier blanche. Savoir que l’on ne sait rien, pour découvrir en fin de compte que l’on en sait assez.

Midi. L’heure a sonné sans cloche. L’appréciation est sans appel et nous sommes encore pour ma sixième dégustation à ce concours tous d’accord. Les médailles arrivent sur le papier sur un petit coussin de velours rouge brodé de soie. Cette année, 3 médailles d’or et 2 d’argent, section huiles d’olive AOC / AOP de Nyons et de confitures d’agrumes. Qui l’eût cru ? C’est sans appel. La pression retombe enfin ! Les couleurs reviennent et, avec elles, un verre de l’amitié est proposé à chaque juré. Il se fait tard, la faim au ventre, après 6 huiles et 9 confitures sur deux jours. Je n’en peux plus. Le verre délie un peu les langues et nous faisons enfin un peu connaissance. Tout autour, la machine se relance, les visages se dérident et le brouhaha recommence. Il est temps de rentrer, fourbu, sonné, mais heureux. Je laisse le pavillon 7 sous la neige et reprend enfin ma route, sans me retourner cette fois.


Concours général agricole 2018

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