« Bouillon » : une île dans l’univers de la BD

«  Bouillon », un très bel album signé de la plume alerte d’Olivier Milhaud et du dessin inspiré de la prometteuse Sandra Cardona aux éditions Marabulles fera des émules bien certainement. L’histoire de l’intrépide Eugénie Croque-Bol a commencé depuis le mois de septembre et ce n’est pas rien. Les BD culinaires ou à sujet gastronomique sont rares et c’est bien dommage. Personnellement, je mets très haut Matthieu Burniat et sa Passion de Dodin-Bouffant paru en 2014 que nous avions interviewé ici dès sa sortie. Dessiner les petits ou grands plats est bien un exercice périlleux. Depuis, il y a bien eu heureusement les deuxièmes et troisièmes volumes de Guillaume Long d’À boire et à manger, mais nous sommes sur un autre registre qui est pour moi celui du strip pour ne pas dire du web strip à l’origine de cette BD. En bref, les BD gastronomiques ne sont pas légions et le genre reste encore, d’après moi, à créer. Avec Bouillon, cosigné par Olivier Milhaud et Sandra Cardona, le pari est plus que gagné et avec panache s’il-vous-plaît !

Une vraie passion culinaire

Le 15 novembre dernier, dans ses quartiers près de la gare Saint-Lazare, je rencontrais avec un rare plaisir le premier scénariste de BD jamais rencontré, j’ai nommé Olivier Milhaud. Né à Sète en 1970, Olivier Milhaud n’est venu que très tard à la BD. Après avoir fait une école de cinéma, s’être longtemps cherché, être devenu infographiste, ce fan de BD travaille d’abord à la communication d’un groupe bancaire. Ami de l’auteur de BD Julien Neel, il commence un temps comme scénariste de dessins animés avant de sortir sa première BD en 2011, un beau coup d’essai chez Gallimard avec Le Viandier de Polpette – tome I : L’ail des ours cosigné avec Julien Neel, une fiction gastronomique assez relevée en hommage à Taillevent. Dès lors, il quitte son ancien boulot pour se consacrer au 9e art et enchaîne quelques albums dont Agito Cosmos avec Fabien Mense en 2012, Angélique (trois tomes dans le style manga) de 2015 à 2016 avec Dara chez Casterman, Explicite, carnet de tournage avec Clément Fabre chez Delcourt, Pépin cadavre chez Glénat avec Cédric Kernel, puis en 2017 Maestro di Roma avec Jaypee chez Marabout. Vient enfin ce Bouillon, les saveurs de l’intrépide Eugénie sorti chez Marabulles en septembre 2018 avec la talentueuse Sandra Cardona qui signe ici sa toute première BD. Un album qui nous fait voyager sur la curieuse île gastronomique de Bouillon en compagnie de la charmante Eugénie Croque-Bol autour d’une intrigue policière plutôt bien ficelée. Olivier traite ici pour la deuxième fois du sujet de la cuisine, une véritable passion qu’il sait partager avec bonheur et délices.

Olivier Milhaud

« Je ne peux jamais m’empêcher de parler de cuisine, de petits plats ou de produits. Avec cet album Bouillon, je me suis fait vraiment très plaisir ! Enfant, ma mère et ma grand-mère m’ont bercé avec des recettes familiales et bourgeoises qui m’ont marquées. La cuisine est une des choses qui m’intéressent le plus au monde et depuis fort longtemps. J’aime toutes les cuisines à priori, mais j’ai un goût particulier pour les recettes régionales, même si j’adore les plats japonais, chinois, italiens, anglais – pourquoi pas ?, ou l’Espagne, mais je reviens toujours sur mes plats français préférés, une blanquette, une macaronade sétoise et les petits plats mitonnés. Côté cinéma, j’ai beaucoup aimé l’ambiance de brasserie dans le film Garçon ! de Claude Sautet. Cela m’a donné un peu l’impulsion et l’ambiance générale du script de Bouillon avec aussi les dessins de Miyazaki pour le côté imaginaire. Quant à l’île de Bouillon, je l’explique peut-être parce que je viens de Sète qui est, comme chacun le sait, aussi une presqu’île ». Olivier avoue enfin être encorei amoureux de l’absurde, du surréalisme et des films italiens de seconde zone des années 50 et 60 sans oublier Toto, un des plus grands comédiens burlesques et populaires d’Italie… Presque normal pour un Sétois d’origine… italienne.

Paris-Barcelone

À l’origine de l’aventure de Bouillon, c’est la jeune dessinatrice catalane Sandra Cardona, 32 ans, qui, à peine sortie de la réputée école Joso de BD et d’arts visuels de Barcelone, contacte Olivier en lui proposant de travailler avec lui. « Sandra a déjà beaucoup de métier. Entre Paris et Barcelone, malgré l’éloignement, nous nous sommes immédiatement entendus. Je lui ai juste envoyé le script en lui laissant toute liberté dans le dessin et la mise en page. J’ai été emballé par la féminité très suave et généreuse de son dessin ainsi que ses clins d’œil à l’art nouveau, une expression commune à Barcelone et à Paris » commente Olivier.

Fan de cuisine et de culture japonaise, amoureuse des vins et des fromages, Sandra reconnaît que l’architecture est une de ses principales sources d’inspiration. « Le modernisme [NDLR : l’art nouveau catalan] est très présent dans Bouillon, ce qui est le résultat de mes promenades dans Barcelone où l’on peut percevoir aisément l’influence du modernisme dans n’importe quel coin de rue : d’anciennes pharmacies, des boutiques, les entrées de certains immeubles… et j’ai pensé que serait chouette de pouvoir capturer cette essence dans cet album » explique-t-elle. « Par rapport à la féminité de mes dessins, depuis que j’ai commencé à me former comme dessinatrice à l’école Joso, je me suis rendue compte que ce style subtil et féminin était très ancré en moi. Selon moi chaque artiste exprime sa personnalité à travers ses dessin, de manière plus ou moins évidente, mais si nous analysons bien les coups de pinceau, les encres ou les couleurs, nous pouvons avoir une idée de la nature de l’artiste en question. Quant à la cuisine et aux fumerolles qui surgissent de chaque plat dès qu’il est question d’art culinaire, je voulais transmettre au lecteur ce qu’Olivier décrivait. Olivier est un grand passionné de la cuisine et écrit d’une manière qui accroche. Je me suis plongé dans son histoire à tel point que je voulais que les lecteurs ressentent la même chose que moi ! Mon défi était donc de transmettre cela avec mes dessins : l’émotion que je ressentais à chaque instant dans son script ».

Inutile de préciser, pour conclure, que Bouillon constitue bien un cadeau idéal dans les semaines qui viennent, pour petits et grands gourmands ! Et zou, dans la hotte direct ! Vivement la suite au prochain volume, notre petit doigt ne nous ment jamais…


Olivier Milhaud et Sandra Cardona, Bouillon, Les saveurs de l’intrépide Eugénie, Marabulles, 130 pages.

Parution : septembre 2018

Prix : 15,90 €

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